Donnée Territoire Infrastructure ⏱ 6 min de lecture Publié le 10 octobre 2026 • Par Raymond Sarr

La donnée : colonne vertébrale de la mobilité électrique

Quand un piroguier échange sa batterie au hub, en fin de journée, il rapporte plus que du métal déchargé.

Il rapporte le récit silencieux de sa journée : combien de trajets, sur quelles distances, avec quelle énergie réellement consommée. Ce récit, une batterie connectée peut le lire. Et ce qui vaut pour une pirogue vaut, exactement de la même manière, pour une moto-taxi de Dakar ou un utilitaire de livraison. Le véhicule change ; le principe, non.

“Le même angle mort, sur l'eau comme sur la route”

Pendant longtemps, électrifier un usage quel qu'il soit s'est résumé à remplacer un moteur thermique par un moteur électrique et à espérer que tout tienne. Mais sans donnée, tout réseau de mobilité électrique avance à l'aveugle.

De quelle autonomie l'usager a-t-il réellement besoin ? Quand une batterie approche-t-elle de la panne ? Où installer le prochain point de recharge ou d'échange, et de quelle taille ? Sans mesure, on surdimensionne par prudence et l'on immobilise du capital, ou l'on sous-dimensionne et l'on laisse des usagers à quai. Dans les deux cas, on paie son ignorance.

Et il y a plus décisif encore. Sans données d'usage, impossible de prouver à un financeur qu'un modèle tient. Or c'est bien le financement, plus que la technologie, qui conditionne le passage à l'échelle sur l'eau comme sur la route.

« Une batterie qui se recharge, c’est de l’énergie. Une batterie qui se souvient, c’est de l’information. »
Deux hommes en bateau sur l'eau, l'un en tenue décontractée et l'autre portant une casquette et des lunettes de soleil, discutant près d'une boîte de batteries ou d'équipements électroniques.

Ce que chaque trajet peut enregistrer • L'autonomie réellement consomméeLe nombre et la durée des trajetsL'état de santé de la batterie •••

Chaque véhicule devient un capteur

C'est le changement de regard qui compte. Une batterie, un hub, une borne ne sont pas seulement des équipements : ce sont des points de mesure. Mis bout à bout, les trajets de dizaines puis de milliers de véhicules dessinent une carte vivante des usages réels : où l'on se déplace, à quelles heures, pour quels besoins, avec quelle intensité.

Cette matière change la nature même du projet. On ne pose plus un objet sur une coque ou sur un châssis ; on opère un réseau qui, à chaque trajet, se connaît un peu mieux. La différence entre un produit et une infrastructure tient souvent à cela : l'un s'use, l'autre apprend.

Et le moment est particulier. Le continent électrifie sa mobilité pour de bon. Le Sénégal vise 37 000 véhicules électriques d'ici 2030, mobilise 1,9 milliard de FCFA pour la mobilité de Dakar, et s'inscrit dans les 2,8 milliards de dollars du partenariat JETP pour les renouvelables. Des voitures électriques aux deux-roues à batterie échangeable, les modèles se multiplient. Dans cette vague,la vraie question n'est pas seulement de savoir qui vendra le plus de véhicules. C'est de savoir qui construira la couche d'information qui rend ces réseaux pilotables.”

Bien exploitée, cette information se transforme en leviers très concrets et ce sont les mêmes, que l'on navigue ou que l'on roule. La maintenance prédictive : repérer une batterie qui faiblit avant qu'elle ne lâche, donc éviter la panne et l'immobilisation. Le dimensionnement au plus juste : le bon hub, à la bonne taille, au bon endroit, corridor par corridor, sans gaspillage. Le financement fondé sur l'usage réel : puisqu'on paie à l'usage, chaque trajet mesuré rend le modèle lisible, donc finançable.

C'est aussi ce qui permettra, demain, aux acteurs de se parler. Un réseau d'échange de batteries pour deux-roues, une flotte de pirogues, un opérateur de recharge urbain partagent, au fond, les mêmes briques : de l'énergie à produire, des batteries à faire tourner, de la donnée à piloter. Là où chacun avance seul aujourd'hui, il y a demain des standards à poser, des interconnexions à imaginer, des apprentissages à mutualiser. Personne ne construira seul l'infrastructure de la mobilité électrique africaine.

De la donnée à la décision

L'énergie : produire et recharger localement

La donnée : piloter, entretenir, financer

Un réseau qui apprend et une industrie à bâtir ici

C'est peut-être là la vraie différence entre un véhicule électrique et une filière électrique. Un véhicule transporte. Une filière, elle, accumule de l'expérience et chaque nouveau trajet la rend un peu plus intelligente, un peu mieux dimensionnée, un peu plus solide.

Nous avons choisi l'eau, parce que c'est un terrain à la fois exigeant et lisible : des trajets connus, des points d'embarquement fixes, des usages vitaux. Mais la logique dépasse la pirogue. La couche d'intelligence que nous construisons sur le fleuve est, dans son principe, celle dont toute la mobilité électrique africaine aura besoin sur l'eau comme sur la route.

La question n'est donc plus seulement de savoir combien de véhicules nous pouvons électrifier. Elle est de savoir qui, en Afrique, bâtira l'infrastructure de données qui transforme des véhicules isolés en réseaux intelligents et fera de la mobilité électrique une industrie, plutôt qu'une juxtaposition de projets. Ce chantier là, nous avons choisi de le mener depuis l'Afrique de l'Ouest, avec celles et ceux qui partagent la même ambition.