Énergie • Mobilité • Transition • ⏱ 7 min de lecture • Publié le 10 novembre 2026 • Par Raymond Sarr
Au-delà de l'accès : l'énergie qui produit
Une pirogue de pêche ne consomme pas de l'énergie. Elle en tire un revenu.
La nuance paraît mince ; elle est fondamentale. Quand un pêcheur met du carburant dans son moteur, il n'achète pas du confort : il achète la possibilité de sortir en mer et de rapporter de quoi vivre. L'énergie, ici, n'est pas une dépense de consommation. C'est un intrant de production au même titre que ses filets ou sa glace.
« L’énergie qui éclaire une maison change une soirée. L’énergie qui fait tourner une activité change une économie. »
Depuis des années, on mesure surtout la transition et le développement énergétique à un chiffre : le nombre de foyers raccordés. C'est un progrès réel, et nécessaire. Mais éclairer une maison et alimenter une activité ne produisent pas les mêmes effets. Un foyer raccordé gagne en confort ; un usage productif électrifié gagne en revenu.
Or c'est précisément là que le retard est le plus grand. On a beaucoup pensé l'accès résidentiel, beaucoup moins l'électrification des usages qui font vivre les gens : la pêche, le transport, le froid, la transformation agricole, l'artisanat. Ces usages là restent, pour l'essentiel, arrimés au carburant importé, c'est-à-dire à une énergie chère, subie, et qui rogne les marges au lieu de les nourrir.
Ce qui distingue un usage productif • Il génère un revenu, pas seulement du confort • Il paie l'énergie qu'il consomme • Il ancre une demande stable et solvable
Ce déplacement du regard n'est pas qu'affaire de vocabulaire. Un usage productif a une propriété rare : il rentabilise l'énergie qu'il utilise. Là où un point lumineux est une charge qu'il faut souvent subventionner, une pirogue, une chambre froide ou une décortiqueuse électriques génèrent le revenu qui paie leur propre énergie.
Cette solvabilité change tout pour l'infrastructure. Une demande productive quotidienne, régulière, payante est précisément ce qui rend un micro-réseau ou un hub solaire économiquement viable. Elle transforme un équipement qu'il fallait subventionner en actif capable de s'autofinancer. Autrement dit, les usages productifs ne sont pas seulement bons pour l'usager : ils sont la condition pour que l'énergie décentralisée tienne debout financièrement.
C'est aussi pourquoi ils intéressent de plus en plus la finance du développement, qui y voit le point de rencontre entre impact social et modèle soutenable. Des programmes comme PREO Powering Renewable Energy Opportunities, soutenu par la Fondation IKEA et l'aide publique britannique en ont même fait leur raison d'être : financer non pas l'accès à l'énergie en général, mais l'énergie qui génère un revenu. C'est à ce titre que notre propre pilote a été soutenu. Car électrifier un usage productif, ce n'est pas dépenser pour le développement ; c'est investir dans une activité qui rembourse.
L'usage productif, clé de voûte
Électrifier l'usage, pas seulement le fournir
Reste que fournir de l'énergie propre ne suffit pas : encore faut-il l'accrocher à un usage réel. C'est toute la différence entre installer un panneau et transformer une activité.
Une pirogue électrifiée, rechargée à un hub solaire, échangeant ses batteries, entretenue par un mécanicien local, c'est un usage productif électrifié de bout en bout de la source d'énergie jusqu'au revenu qu'elle génère. Ce chaînage complet énergie locale, actif transformé, modèle accessible, compétences de proximité est ce qui fait qu'un usage bascule vraiment, et durablement. Le solaire, seul, ne produit rien. Le solaire branché sur un usage productif produit de la valeur.
600 000
personnes vivent de la pêche artisanale au Sénégal (estimations FAO / statistiques nationales sur la flotte motorisée)
Ce que l'énergie doit produire
L'avenir énergétique de l'Afrique de l'Ouest ne se jugera donc pas seulement au nombre de raccordements, mais à ce que cette énergie permet de produire. Un continent qui électrifie ses usages productifs ne gagne pas seulement en accès : il gagne en revenus, en emplois, en résilience, en valeur retenue sur ses territoires.
La pirogue n'est, à cet égard, qu'un point d'entrée l'un des usages productifs les plus visibles, sur l'un des terrains les plus exigeants. Mais la question qu'elle pose vaut bien au-delà de l'eau : cesserons-nous de mesurer l'énergie à ce qu'elle coûte, pour commencer à la juger à ce qu'elle produit ?
SOURCES & REFERENCES
Cet article s’appuie notamment sur les travaux et analyses d’Ibrahima Mamadou LY, auteur du livre blanc La Mobilité Électrique, levier de souveraineté pour le Sénégal (2026), ainsi que sur des données et publications de la FAO, de l’IEA (International Energy Agency), de BloombergNEF, de l’ANSD Sénégal, du FMI et de plusieurs rapports sectoriels consacrés à la mobilité électrique et à la transition énergétique en Afrique de l’Ouest.