Transport • Pêche • Logistique • Énergie solaire • ⏱ 5 min de lecture • Publié le 01 septembre 2026 • Par Raymond Sarr
Le baril, le jerrican et nous
Chaque semaine, avant même de prendre la mer, un piroguier accomplit le même geste : il remplit son jerrican.
L'« essence pirogue », pourtant subventionnée, est fixée à 497 FCFA le litre. Il tend les billets sans discuter ce prix, il ne le négocie pas. Il ne le comprend pas toujours non plus. Et pour une activité où le carburant est le premier poste de coût, ce chiffre décide, à lui seul, si la sortie sera rentable.
200 000 L
brûlés chaque jour par la pêche artisanale au Sénégal
50 %
du coût d'une sortie en mer absorbé par le carburant dans certaines zones
Ce prix, le piroguier le subit de bout en bout. Il dépend d'un baril coté sur des marchés lointains, d'une chaîne d'importation, d'un taux de change, d'une fiscalité : quatre leviers actionnés ailleurs, par d'autres. Entre 2023 et 2025, le tarif est resté bloqué à un niveau record, sans qu'aucun piroguier n'ait son mot à dire. Et quand il bouge, c'est souvent au gré d'événements : une tension géopolitique, une décision de production sur un autre continent qui n'ont aucun rapport avec sa marée du jour.
Cette dépendance n'est pas un détail technique. C'est une fragilité permanente : on avance l'argent du carburant avant de savoir ce que la mer donnera, sans pouvoir ni planifier, ni se projeter.
« On peut maîtriser la mer, les filets, la météo. Le prix du carburant, lui, se décide sans nous et très loin du ponton. »
Producteur, et pourtant dépendant
On pourrait croire que l'entrée du Sénégal dans le club des producteurs, avec Sangomar et GTA, aurait tout changé. Ce n'est pas le cas et c'est le cœur du paradoxe.
Extraire du brut ne signifie pas produire, sur place, le carburant raffiné qu'un moteur consomme. L'essentiel de ce que paie l'usager correspond au coût d'importation du produit raffiné, auquel s'ajoutent la fiscalité et la distribution. Résultat : des prix à la pompe parmi les plus élevés du continent, dans un pays pourtant devenu producteur.
“La grille de décembre 2025 (FCFA / litre) • Essence pirogue (subventionnée) : 497 • Gasoil : 680 • Super : 920”
Produire son pétrole et payer son carburant cher ne sont donc pas contradictoires : l'un est une recette d'État, l'autre une facture quotidienne. Entre les deux, la valeur s'échappe. Multiplié par les milliers de pirogues qui sortent chaque jour, chaque plein devient un transfert silencieux de l'argent gagné ici, qui repart aussitôt financer une chaîne située ailleurs.
Débrancher le quotidien
C'est précisément ce lien qu'il est possible de rompre. En rechargeant une pirogue à partir d'une énergie produite localement. Le Sénégal reçoit 4,2 à 6 kWh de soleil par m² et par jour. Et nous on débranche l'économie de l'usager d'un prix qu'il ne contrôle pas.
Un hub solaire, une batterie qu'on échange, un moteur électrique : la chaîne devient locale, du panneau jusqu'à l'hélice. Le coût de l'énergie cesse d'être une inconnue mondiale pour devenir une donnée stable, produite et maîtrisée sur place.
« Le soleil qui éclaire le ponton ne connaît ni cotation, ni importation, ni taux de change. »
La souveraineté, usage par usage
La souveraineté énergétique, ce n'est donc pas seulement extraire ses hydrocarbures. C'est réduire le nombre de décisions, prises ailleurs, qui pèsent sur la vie d'ici. Et c'est peut-être là le meilleur usage de la rente pétrolière et gazière : financer la transition qui nous en rendra progressivement moins dépendants, plutôt que de prolonger l'habitude.
Le vrai choix
4,2 à 6 kWh de soleil par m²/jour : local, gratuit à la source
« Chaque pirogue qui passe au solaire, c’est un usage de moins arrimé au baril, un peu de valeur de plus qui reste au territoire. La vraie question n’est plus de savoir si nous avons des ressources. Elle est de savoir combien d’usages nous pouvons libérer, un par un, d’un prix que nous ne fixerons jamais. »