Usages Économie Territoire ⏱ 4 min de lecture Par Raymond Sarr • Par Raymond Sarr

Un moteur, deux économies : ce que le tourisme et la pêche partagent sur l'eau 

Sur les bolongs du Sine Saloum, le transport de voyageurs vend le calme d'un delta protégé tout en le troublant. Derrière ce paradoxe se cache une question simple : où va la valeur ?

Une petite embarcation avec quatre personnes naviguant sur une rivière ou un lac, entourée de végétation dense, avec un arbre dénudé visible à l'horizon.

La marée monte. Abdou prépare sa pirogue : gilets alignés, glacière à l'avant, jerrican plein à l'arrière. Cinq clients embarquent, appareils photo au cou. Ils sont venus pour une chose : voir le delta, ses mangroves, ses îles à oiseaux.

Il tire sur le lanceur. Le hors-bord deux-temps crache une fumée bleutée et s'installe dans son vacarme. Dans ce paysage classé à l'UNESCO, la première chose que les visiteurs entendent n'est ni le vent ni les oiseaux : c'est le moteur.

Abdou vend une expérience de silence. Son outil de travail la contredit.‍

Sept heures à Ndangane

Jeune homme noir en T-shirt sans manches, tenant une corde ou câble, près d'une barque avec un sac de sport coloré, en plein air au bord d'une rivière ou lac, avec des arbres en arrière-plan, sous un ciel clair.

Le carburant n'est pas une charge, c'est la charge

Pour comprendre l'économie d'une sortie, il faut commencer par le réservoir. Depuis décembre 2025, la grille officielle plafonne le super à 920 FCFA le litre. Elle réserve même une ligne à part : « l'essence pirogue », subventionnée à 497 FCFA. L'État reconnaît ainsi que la mobilité fluviale n'est pas un loisir, mais une infrastructure économique.

Une demi-journée dans le delta peut brûler 25 à 35 litres. Et ce prix, Abdou ne le décide pas : entre 2023 et 2025, il est resté bloqué à un niveau record. Quand le carburant monte, il rogne sa marge ou perd des clients.

920 F

PRIX DU LITRE DE SUPER (FCFA)

497 F

PRIX DU LITRE DE SUPER (FCFA)

25-35 L

CONSOMMATION PAR DEMI-JOURNÉE

S'ajoute un coût invisible. Le bruit fait fuir les oiseaux que les clients venaient voir. L'outil dégrade lentement la ressource qui fait la valeur de l'activité.

Deux économies, un même bidon

Le cas d'Abdou n'est pas isolé. La pirogue motorisée porte deux économies à la fois. Le tourisme pèse environ 7 % du PIB sénégalais ; la pêche artisanale fait vivre plus de 600 000 personnes. Les deux partagent les mêmes eaux — et la même dépendance.

~7%

Du PIB sénégalais (tourisme)

600 000+

Personnes vivant de la pêche artisanale

Car cette énergie, la filière ne la maîtrise pas. L'essentiel du prix du carburant correspond à un produit raffiné importé :

Le Sénégal produit désormais son pétrole, avec Sangomar et GTA. Et pourtant, à la pompe, les prix restent parmi les plus élevés du continent. Produire du brut national ne rend pas, à lui seul, l'énergie locale.

chaque litre brûlé dans un bolong, c'est de la valeur qui quitte le territoire.

Bateaux de pêche colorés amarrés au quai et un village en arrière-plan sur la rive opposée, au bord d'une rivière ou d'un lac.

C'est là que l'équation change. Chez Jokosun, nous transformons le moteur thermique d'une pirogue en moteur électrique — sans toucher à la coque ni à l'hélice — et nous le rechargeons à un hub solaire installé au point d'embarquement. Le Sénégal reçoit 4,2 à 6 kWh/m²/jour : le soleil qui éclaire les pontons est une énergie locale, gratuite à la source.

Mais un moteur seul ne suffit jamais. Ce qui compte, c'est le système autour : l'échange de batteries pleines, un mécanicien formé sur place, un financement qui évite au piroguier d'immobiliser des mois de revenus.

Un moteur, deux usages

Et surtout, la même infrastructure sert deux usages. La même pirogue emmène des visiteurs à l'aube, dans le silence, puis repart à la pêche l'après-midi. Le même hub recharge les circuits touristiques et les artisans pêcheurs.

« Ce qui compte, ce n’est pas de faire un trajet, c’est de pouvoir en faire un autre, puis un autre encore. »
Deux hommes travaillent ensemble sur un moteur ou une pièce mécanique, avec divers outils et pièces autour d'eux, dans un environnement de bricolage ou d'atelier.

Les premiers retours de terrain vont dans ce sens : une nette réduction du bruit, des économies de carburant substantielles, et une activité régulière là où il n'y avait qu'une démonstration.

Reprenons l'économie d'Abdou, mais sur une autre trajectoire. Le carburant importé cède la place à une électricité produite sur place. L'entretien, la gestion des batteries, le financement deviennent des emplois ancrés dans le delta.

L'électrification n'est plus une affaire de propreté. C'est un mécanisme de relocalisation de la valeur. Aujourd'hui, une partie de ce que dépense Abdou s'évapore vers les marchés pétroliers. Demain, elle pourrait irriguer l'économie locale.

Il faut penser non pas une pirogue, mais un corridor : point d'embarquement après point d'embarquement, un chapelet de hubs solaires et d'ateliers de proximité.

Le transport fluvial ne fait pas que déplacer des voyageurs. Il déplace aussi la valeur. La seule question, c'est de savoir vers où.

Faire rester la valeur

Un bateau coloré avec un drapeau du Sénégal flotte sur l'eau calme d'une rivière ou d'un lac, avec une végétation dense en arrière-plan.